Il y a 75 ans le camp de Dachau est libéré

En ce 75e anniversaire de la libération du camp de Dachau, je reviens sur un article déjà paru il y a quelques années peu après le décès de mon papa. Evacués du camp de Saal an der Donau (*), après une de ces marches qualifiées de « Marches de la mort  » suivie d’un pénible transport en train, lui et ses compagnons survivants étaient arrivés à Dachau 5 jours auparavant avec l’un des derniers convois. Et c’est dans un carnet qu’il avait réussi à se procurer, qu’il a décrit la libération du camp de Dachau.

(Par respect pour ce témoignage aucune correction orthographique n’a été effectuée)

Dachau le 24/4. Arrivée au camp 6 jours sans pain et depuis samedi rien à manger. 26/4 J’ai fait mes Pâques. 29/4 Arrivée des Américains. 6H ou 7h du soir. Je suis installé dans mon lit en train de déguster mon bol d’ovomaltine. Dehors, c’est la canonade les coups de fusils et mitraillette. Les Américains ne sont qu’à 3km du camp. Paraît-il. De temps en temps je jette un coup d’oeil du côté des baraques des S.S ou il n’y a plus aucun mouvement. Soudain un hourra éclate : « America » Je regarde par la fenêtre, mais tout le bloc se précipite dehors. Obligé de me lever. Je bondis à la fenêtre et je vois les 3 premiers soldats Américains fusils et mitraillette pointée le long du camp. Déjà le long des barbelés il fait noir de prisonniers. D’autres soldats apparaissent ils sont indécis. Dans l’air monte sans discontinuer des hourras formidables Les barbelés des blocs de quarantaine sont arrêtés On s’embrasse, on hurle, les Américains saluent en riant déjà, ils sont une cinquantaine 

Les premiers ont continué leur avance et cherche les 130 SS. qui sont encore dans le camp. On coupe l’électricité des barbelés d’enceintes Alors c’est la ruée et la promenade des sentinelles est bientôt envahie a tout moment débouchent des soldats américains qui sont entourés ovationnés. Moi je reste debout sur la fenêtre. Je ne dis rien je ne pense rien. J’ai achevé mon bol d’ovomaltine. Je ne réalise pas. Il y a trop longtemps qu’on attend ce moment et maintenant qu’il est venu je ne le comprends pas. Le soir tombe les hourras continuent toujours. Je n’ai plus la force de rester debout. Je me couche en songeant au retour. Alors je réalise fini de crever de faim finit les coups, finies les vexations finie la guerre pour nous. Nous sommes libres. On va rentrer chez soi. Alors je crois que j’ai pleuré comme un imbécile.

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(*) Saal an der Donau est une des annexes du camp de concentration de Flossenbürg

Dans les pas de mon père, déporté.

Grâce à l’intervention de la nièce de Jan van Boeckel, ami et compagnon de détention de mon père dans les camps nazis, un voile s’est levé sur une période dont ce dernier parlait peu, voire jamais.

Par les archives bavaroises – dont je salue la rapidité de la réponse à la demande de renseignements –  je sais maintenant qu’avant son transfert au pénitencier d’Ebrach il a connu celui de St Georgen-Bayreuth. Et je peux enfin retracer les grandes lignes de son parcours de déporté.

Son parcours

  • Suite à une dénonciation, il est arrêté à son domicile de Beauraing
  • Transféré dans un premier temps à la prison de Namur (date inconnue)
  • Transféré ensuite à la prison de St Gilles à Bruxelles (date inconnue)
  • Le 21 juillet 1944, il est transféré en Allemagne -dans un convoi de 34 prisonniers- il séjourne au pénitencier de St Georgen-Bayreuth (date d’arrivée inconnue)
  • De Bayreuth il est transféré au pénitencier de Ebrach (sous le numéro NN 311/44U) où il arrive le 17 août 1944.
  • Ensuite au camp de concentration de Flossenbürg le 21 janvier1945
  • Transféré à Saal-an-der-Donau (annexe du camp de Flossenbürg)
  • Evacuation du camp de Saal vers le camp de concentration de Dachau où il arrive le 24 avril 1945
  • Libération du camp de Dachau le 29 avril 1945
  • Il est rapatrié en Belgique aux environs du 10 mai 1945

Durant ce long calvaire, il a été condamné à mort par décapitation (peut-être  à Ebrach) et en tant que NN (Nacht und Nebel) il était, comme tous les NN,  appelé à disparaître sans laisser de traces.

Pourquoi le silence ? 

Etant née 3 ans après la guerre, je n’ai pas pouvoir de réponse. Je sais seulement que dans l’euphorie de la libération les trains ont déversés, revenant d’Allemagne, des flots de soldats libérés après plusieurs années passées dans les Stalags….

Le retour des fantômes…

….Et d’autres trains sont descendus des fantômes squelettiques dont beaucoup sont morts au moment où ils mettaient le pied sur la terre natale. Mais leur pays, encore tout à la joie de la libération, les récits des horreurs auxquelles ces fantômes ont été confrontés, les humiliations qu’ils avaient subies, ce pays n’était près à les entendre. Alors les fantômes se sont tus et ce n’est qu’au crépuscule de leur vie que certains ont trouvé le courage de parler afin de partager leur terrible expérience ; pour que nul n’oublie.

 

 

Henri Autin – 3 août 1914, le grand départ

Il y a 100 ans aujourd’hui….

Tous les soldats ne partaient pas la fleur au fusil, et encore moins ceux qui avaient charge de famille.

En ce début de guerre et en sa qualité de chef de famille, le grand-père Autin n’était pourtant qu’auxiliaire au 74e Régiment d’Infanterie. Il sera d’abord désigné comme cuisinier dans ce régiment où il a accompli son service.

En ce mois d’août 1914, le 74e R.I va perdre beaucoup d’hommes lors de la bataille de Charleroi. Bientôt, avec ses compagnons, Henri ira remplacer ces malheureux en première ligne du côté de Reims et plonger ainsi dans l’enfer de la guerre.

En 1914, venu de sa lointaine Normandie Henri habite, depuis son mariage, Bruxelles où son épouse a de la famille. Il travaille au « Café de l’Horloge » porte de Namur. Avant son mariage il travaillait à la « Brasserie Paul » à Rouen qui appartenait alors à la famille de sa femme. C’est là qu’ils s’étaient rencontrés.

Hier 2 août 1914, il a  pris connaissance de la mobilisation générale. Au consulat on lui a conseillé de passer en France dès le lendemain. Le  Luxembourg a été envahi et, le 4 août, la Belgique va l’être à son tour.

Au matin du 3 août 1914, à 9h très précisément, il se rend au consulat où il reçoit son billet de chemin de fer. Il passe ensuite chez ses patrons pour leur faire ses adieux. Dans la conversation on évoque sa femme, ses enfants et il se laisse aller à pleurer. Henri a 31 ans et est père de deux enfants. Cependant il ne craint rien de la guerre puisqu’il n’est qu’auxiliaire mais il souffre de quitter les siens et un entourage parmi lequel il a été si heureux.

Il passe ensuite au lycée français où il s’inscrit en tant que mobilisé afin que sa femme puisse toucher une allocation.

Ensuite il rentre chez lui…

« Les enfants sont autour de moi mais je les supporte difficilement car j’ai peur de pleurer devant eux.

Midi l’heure de dîner car le train est à deux heures. Pas d’appétit.

1h 1/4, séparation il était temps ; je pleure comme un enfant en descendant l’escalier mais j’ai réussi à ne par leur montrer, j’ai même eu la force, en embrassant ma femme de lui recommander de ne pas pleurer devant eux. Dans la rue, les forces me reviennent, mais lorsque ma femme me dit au revoir au balcon, je vois qu’elle aussi pleure. Dieu que la guerre va faire du mal. »

C’est la dernière image qu’il aura eu des siens.  Ironie du sort, le 4 août, durant son voyage vers Rouen et la caserne Pélissier,  Henri passera par Amiens où il débarquera moins d’un an plus tard avec le 403e Régiment d’Infanterie.  En partant accomplir son devoir, il traverse ce pays de Somme où il sera tué au combat le 19 juillet 1915. Son corps n’a jamais été retrouvé.